C'est comme ça que je disparais de Mirion Malle

C’est comme ça que je disparais de Mirion Malle

Qu’est-ce que ça goûte le bonheur?

J’ai lu C’est comme ça que je disparais de Mirion Malle pendant une journée de pluie.

Une journée parfaite pour traîner sa mélancolie sur le divan et faire une liste de ses angoisses.

Mais aussi le type de journée toute désignée pour se perdre au cœur d’une œuvre touchante et magnifique qui cherche à donner une forme au vide.

C’est comme ça que je disparais est un roman graphique avec lequel on a envie de se bercer doucement. Il porte notamment sur la complexité des symptômes de la dépression, des attaques de panique au grand débordement, en passant par l’épuisement, l’anxiété et la solitude. Ce parcours difficile amènera l’héroïne à crever l’abcès de ce qui la hante et à goûter autre chose que le vide ressenti depuis si longtemps.

Être ou disparaitre

L’autrice et dessinatrice nous présente l’histoire de Clara, une jeune femme travaillant dans le milieu de l’édition. Essayant de concilier le stress du travail et un projet d’écriture qui avance difficilement, elle peine à établir et à garder le contact avec son entourage, préférant repousser les invitations et fuir les soirées entre amis. Paradoxalement, elle aimerait trouver quelqu’un qui comprenne ce qu’elle vit, avec qui elle pourrait partager ce qu’elle ressent.

Dès le début, Clara fait une déclaration choc à sa psy – qui disparaitra vite du portrait, sa cliente remettant en doute l’efficacité de son approche : la première fois qu’elle a pensé à mourir, elle avait 12 ans. Mais, elle rajoute que cela ne comptait pas, que ce n’est pas comme si elle avait eu de « vraies pensées suicidaires ».

Déjà, on sent bien toute l’ambiguïté des émotions d’une personne dépressive, qui peut chercher à banaliser ses pensées négatives pour rassurer les autres, et qui, parfois, a du mal à se rappeler un moment heureux.

Le passage suivant m’a d’ailleurs profondément touchée.

Une fois que tu as goûté à quelque chose de vide… alors, tu comprends l’attrait du bonheur, la sincérité de souhaiter ça. Je me rappelle même plus ce que ça goûte, d’aller bien.
Mirion Malle

Faire sortir les maux de leur bulle

Toutefois, malgré la gravité du sujet, tout ce mal-être est présenté d’une manière très délicate.

Eh oui, on peut traiter de la maladie mentale d’une manière convaincante et sensible dans une bande dessinée!

Les dessins de Mirion Malle, d’un style épuré et simple, réussissent en peu de traits à capter la détresse ressentie par Clara, allant jusqu’à supprimer les traits et expressions de son visage. Elle se fond dans le décor, disparait littéralement parmi les foules et les préoccupations quotidiennes, anonyme et épuisée. On réussit ainsi à rendre visible le vide qui s’est installé en elle et qu’elle décrit ainsi :

Je suis vide, je ne ressens rien, juste du vide. Avoir le cœur brisé me manque. Être triste me manque. En ce moment, tout est juste trop vide et trop plein en même temps.
Mirion Malle
Et quand on est une artiste, on doit beaucoup aux émotions, celle qu’on veut déclencher chez les lecteurs ou les spectateurs, ainsi que celles qui nous alimentent et qui nous inspirent. Dans le cas de Clara, ses blocages émotionnels l’empêchent de créer sans chercher à supprimer tous ses brouillons et à se faire disparaitre, même en version papier.

Attendre l'éclaircie après la pluie

Clara apprendra-t-elle à prendre soin d’elle? À cesser de vouloir s’effacer de toutes les plateformes où elle pourrait plutôt chercher à faire entendre sa voix?

À un moment, le personnage écrit : « Est-ce que je vais dégeler avec le printemps? » Clara s’inquiète de faire du surplace. Elle est fatiguée de se sentir paralysée par ses traumatismes et se sent brisée, incapable d’être heureuse.

Sans vouloir divulgâcher l’intrigue, les dernières pages offrent aux lecteurs et aux lectrices une scène vraiment poignante, où le personnage se laisse aller à ses émotions pour s’en libérer.

Un grand renversement est à prévoir, un moment où la colère monte, où le ruisseau déborde, où les mots tus se révoltent contre le silence et sortent enfin. Et comme on dit, même si on n’y croit pas tous les jours : après la pluie, le beau temps…

Mirion Malle, C’est comme ça que je disparais, Montréal, Éditions Pow Pow, 2020.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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