La vie au long cours. Essais sur le temps du roman

La vie au long cours. Essais sur le temps du roman, Isabelle Daunais

Le roman, un art pour goûter et « habiter » le temps

Depuis le Don Quichotte de Cervantès, à quoi servent le roman et ses personnages? Quelle est la singularité de cette forme « ancienne » nous permettant d’observer avec un regard « neuf » notre présent?

Comme j’aime beaucoup me plonger dans leurs univers, et parfois me risquer à en écrire, réfléchir sur les particularités des romans et les questions diverses qu’ils suscitent m’intéressent grandement. J’ai d’ailleurs un faible pour les œuvres des romanciers et des romancières s’étant intéressé à leur pratique et à la création : En vivant, en écrivant de l’écrivaine Annie Dillard, Écrire de Marguerite Duras, Les personnages de Sylvie Germain, etc.

Mais les ouvrages des critiques, des théoriciens, des lecteurs et lectrices invétérés peuvent également être le lieu de découvertes remarquables et saisissantes en nous racontant autrement l’histoire du roman.

Parmi ceux-ci, les écrits d’Isabelle Daunais, essayiste, professeure à l’Université McGill et directrice du groupe TSAR (Travaux sur les arts du roman), m’ont d’ailleurs permis d’enrichir significativement ma façon de penser ce genre littéraire.

Dans son nouvel ouvrage constitué de 18 textes, le temps est à l’honneur. Le temps de la lecture, qui peut sembler lent, « arraché » à l’hyperactivité de notre époque.  Mais aussi le temps vaste d’une vie, que seul un roman peut enregistrer et nous donner à éprouver grâce à sa propre « longueur ».

« Aucun autre art, aucune autre forme esthétique, en effet, n’a les moyens d’explorer, dans sa profondeur et comme une traversée, la durée de la vie. Seul le roman, par son propre long cours, possède les moyens de cette exploration, peut-être l’une des plus mystérieuses et des plus émouvantes qu’il nous soit donné d’entreprendre, car la durée de la vie ne vient jamais sans ses contraires, qui sont la fragilité de cette même vie et la fugacité des moments qui la composent, ni sans les idées de résistance, de vaillance et de soin qui la rendent supportable, ni sans les autres durées qu’elle nous dévoile : celles du monde, des choses, des souvenirs, des sentiments. »
Isabelle Daunais

Voilà une réflexion riche sur le parcours du roman qui éclaire le nôtre - mortel, singulier, toujours changeant et insaisissable - d’une façon unique!

Daunais nous fait aussi prendre conscience de cette capacité du roman : celle de pouvoir nous montrer l’étendue, la complexité et la densité d’une existence, mais tout en soulignant que, malgré ce qui dure, malgré ce qui continue, la vie est aussi faite de pertes et d’oublis, de ce qui s’estompe, de ce qui nous échappe. On ne conserve pas tout de nos expériences. Pas plus qu’on arrive à garder en mémoire toutes les scènes d’un roman en détail. On dit souvent que les paroles s’envolent et que les écrits restent, mais encore faut-il les relire pour en retrouver les phrases exactes dont on ne garde à l’esprit que des traces floues !

Et c’est cette faillibilité de la mémoire, constitutive du roman, qui nous relie : l’oubli, selon Daunais, y devient une forme de beauté, de rêverie.

L’usure des images, l’effacement des souvenirs, l’instabilité du « moi » ; notre condition d’être à la mémoire imparfaite et à l’identité variable nous est renvoyée par le roman, qui est peut-être toujours une recherche du temps et des illusions perdues.

« S’il existe des arts de se souvenir, il existe aussi des arts d’oublier, et le roman nous montre qu’ils consistent non pas à tout oublier, mais à oublier juste assez pour que ce qui est grand cède la place à ce qui est humble, ce qui est sérieux à ce qui tient du hasard, ce qui est absolu à ce qui est incertain. L’oubli, en effet, ne vaut que s’il reste quelque chose – une image imparfaite ou approximative, un sentiment, une impression –, et peut-être vaut-il plus encore si cette chose n’est pas celle qu’on aurait voulu ou pensé retenir. C’est un des apports les plus singuliers et les plus mystérieux du roman que de nous apprendre cet art inversé de la mémoire, qui est peut-être l’art suprême de la mémoire. »
Isabelle Daunais

Pour ma part, j’ai beaucoup aimé circuler dans cette collection d’essais, qui pose l’art du roman comme un réservoir de découvertes, d’aventures, de doutes et de questionnements philosophiques et moraux nous permettant de sonder les énigmes de l’existence. Le roman ici n’est pas célébré pour le pouvoir de ses fictions, mais plutôt pour sa forme « au long cours », capable de nous rattacher au réel, à notre humanité.

*

Isabelle Daunais, La vie au long cours. Essais sur le temps du roman, Boréal, coll. « Papiers collés », 2021.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

Pour me suivre

Partager cet article