Tout est caché de Judy Quinn et Tropico de Marcela Huerta

Tout est caché de Judy Quinn et Tropico de Marcela Huerta

Du smog et des fantômes

Cette semaine, je vous partage mes impressions sur deux livres ayant pour trame de fond des souvenirs de pays chauds et la présence de « fantômes » familiaux.

Tropico de Marcela Huerta

Dans Tropico, Marcela Huerta s’adresse à son père, lui écrit au « tu ». Elle lui raconte ses rêves, ceux qu’elle fait après sa mort. Mais ce livre n’est pas tant pour le défunt. La narratrice cherche surtout à préserver les minces fils qui la relient à ses racines, en tant qu’immigrante chilienne de deuxième génération.

Oscillant entre la prose et la poésie, les images de ce recueil sont vraiment singulières et frappantes. En peu de mots, l’autrice réussit à ramasser toute la distance qui s’est creusée entre elle et son père, entre elle et le pays qu’il a quitté. Avec un sens percutant du détail, elle se rappelle leur relation plutôt conflictuelle et consigne certains faits concernant sa vie d’homme, d’époux, d’amasseur compulsif et de paternel peu présent.

« À la fin du vol, elle veut regarder par la fenêtre, mais l’homme est encore là : il lui bloque la vue! Il se retourne enfin et c’est toi. Peux-tu croire que c’est toi? Ton regard la fixe et s’échappe, comme si tu n’avais jamais vraiment vu ta fille auparavant et que maintenant, tu la rencontrais. Qu’est-ce que ça fait de rencontrer sa fille, quand on l’a déjà rencontrée avant? »

Marcela Huerta
Il s’agit d’un livre très touchant dans lequel l’autrice nous offre des fragments d’histoire familiale, empilés comme des corps dans des « tombes peu profondes d’une ville chilienne ». Au moindre tremblement, voilà que ressortent toutes les larmes et les émotions refoulées.

« tu es un amalgame de petits morceaux
j’ai peur de soulever
ton couvercle »

Marcela Huerta

Traduit par Daphné B., le texte est également suivi par un entretien entre l’autrice et la traductrice, permettant aux lectrices et aux lecteurs d’en découvrir un peu plus sur leur collaboration et sur certains enjeux linguistiques/politiques auxquels elles ont dû réfléchir pour la version française.

Tout est caché de Judy Quinn

J’ai eu un immense coup de cœur pour le recueil de poésie Tout est caché de Judy Quinn, qui entremêle avec brio enchantement et dépaysement, voyage et vertige.

Accueillie par le réceptionniste de l’hôtel Royal Deluxe, la narratrice nous entraîne dans un labyrinthe urbain et onirique, où l’on peut faire des voyages astraux à travers la pollution atmosphérique et où « les morts ont pris le pouvoir sur terre ».

En effet, il n’est pas rare d’y rencontrer des fantômes. Celui du père notamment, dont le deuil semble encore à faire. Le recueil commence d’ailleurs avec un souvenir de son exposition funéraire :

« J’ai compté le nombre d’années qu’il me reste à vivre
si tout se passe normalement.
J’ai lancé des galets dans le canal
et pas un n’a rebondi.
Au moins dix corbeaux ont été attirés par mes pierres.
Les pierres se moquaient bien au fond de l’eau.
J’ai vidé un poisson pendant qu’il m’observait.
On a vidé mon père avant de l’exposer
il n’avait plus de cœur
je ne lui ai pas tenu la main.
J’ai voulu savoir où on avait mis ses organes.
On m’a dit : « Tout est caché. »

Judy Quinn
Ce magnifique poème liminaire est en lui-même une exposition. Les vers de Judy Quinn rendent visibles la ville, les lieux et les corps qui défilent durant le voyage, mais aussi « tout ce qui est caché », comme les rêves, les peurs et les maladies qu’on s’invente.

« J’aurais voulu que tu me dises : ta maladie
est incurable alors brûlons
autant de maisons que bon nous semble.
J’aurais voulu que tu me dises : on passera par Rome
et tes pouvoirs seront décuplés.
Nous marchons côte à côte à travers les motos stationnées
et les autres qui démarrent.
Aucun astéroïde ne nous précède.
J’ai sans doute trop rêvé être un fantôme
et faire peur aux gens comme nous. »

Judy Quinn

Dans Tout est caché, les attractions touristiques accueillent les hallucinations. Les chambres d’hôtel sont autant de destinations où l’on se dépose, entre songe, délire et grande chaleur. Sorte de déambulation méditative et de voyage initiatique, la poétesse crée une ambiance merveilleusement étrange, réaménageant le ciel pesant de Delhi.

À chaque page, j’ai eu l’impression de découvrir une formule chamanique permettant de croiser différents mondes, de passer du tangible à l’intangible, du sens à la folie. Une poésie qui propose de voir de l’autre côté et de se laisser traverser par l’incandescence de « la vie non vécue », où il reste encore de la place pour s’inventer.

« J’étais une biche
quand tu m’as surprise.
Chacun porte un fruit
et dans ce fruit se trouve un noyau.
Ce noyau existe
parce que les yeux ne peuvent pas voir de l’autre côté.
C’est là-bas que Frida Kahlo danse
avec les hommes les plus tristes.
Et que les cerfs s’éclairent avec leur bois en flamme. »

Judy Quinn

Marcela Huerta, Tropico, Triptyque, 2021.

Judy Quinn, Tout est caché, Noroît, 2021.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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