Infantia et Les jardins de linge sale

Infantia d’Alex Thibodeau et Les jardins de linge sale de Laurence Gagné

Deux nouvelles plumes au Lézard amoureux

En ce début de septembre, deux premiers recueils dirigés par Valérie Forgues paraissent au Lézard amoureux : Infantia d’Alex Thibodeau et Les jardins de linge sale de Laurence Gagné.

Ayant en commun une fouge de dire, leurs poèmes ont aussi quelque chose de charnel et d’éclaté qui leur donne un petit air de parenté.

Je vous livre ici mes impressions de lecture de ces nouvelles recrues littéraires.

Infantia : revisiter l’enfance et les mauvais sorts

Ayant reçu une mention d’honneur au Prix de poésie Rolande-Gauvin, le récit poétique d’Alex Thibodeau nous propulse dans un univers où la magie des contes de fées s’est retournée contre les princesses et les fillettes. Leur seule ambition est de chercher leur fin, qu’elle soit heureuse ou non.

Nos cœurs en équilibre sur une même rue nous embrassons l’adrénaline l’espoir de la chute les pieds tranchés par la corde du temps qui nous pousse à devenir malgré nous les personnages d’un décor nous tentons de trouver la fin

là où le papier

se soulève.

Alex Thibodeau
Mais certaines malédictions sont dures à annuler. Comment faire pour oublier les démons de l’enfance et trouver la clé du coffre qui lui permettra d’avancer? Cette question traverse la poésie acidulée d’Alex Thibodeau, qui traite d’un sujet plutôt tabou, celui de l’agression d’une enfant par une autre.

Nos sexes traversent les murs et se heurtent à l’aurore.

Gémissements en bouteille, murmures de Play-Doh.

Tu malaxes mes seins et les formes au gré des couleurs.

Nos échos fourmillent sous les meubles, chenilles inécloses.

Alex Thibodeau

En racontant ces événements troublants, l’ambiguïté des sentiments est palpable au fil des vers : la honte, l’amertume, l’amitié, la douleur, l’amour. On y dépeint quelque chose de pur, mais aussi de violent, qui dévore la narratrice : les attouchements et les effleurements prenant à l’occasion des allures de jeux interdits ou de relation amoureuse.

Dans Infantia, les ogres peuvent donc aussi être de petites filles. Peu de différences existent ici entre la sorcière et l’enfant jeté dans la marmite pour être mangé. Tout se mélange.

Les fées sont aussi les ogres dans mon histoire ta morsure s’étampe sur ma langue mon ventre pourrit la douleur me donne faim j’ai quelques noms sur le feu je tourne les pages

des paillettes

entre les dents.

Alex Thibodeau

Pour ma part, j’ai bien aimé la forme travaillée des poèmes où l’on sent la transformation de celle qui aiguise ses crocs, « recroquevillée autour d’un bestiaire dégueulasse ». Elle incise soigneusement son texte en détachant les derniers mots en retrait. Ainsi, on pourrait croire qu’elle arrive à reprendre le contrôle sur la finale de l’histoire, prête à revisiter les monstres cachés sous le lit et à briser l’infantia qui l’empêchait de parler.

Une lecture qui marque. Des mots durs en pastel. Comme si on tenait une grenade Fisher-Price entre ses mains.

Les jardins de linge sale : la poésie comme une éviction d’urgence

Lauréate du premier Prix de poésie Geneviève-Amyot en 2018, Laurence Gagné partage dans son premier livre des poèmes qui fuient les lieux communs.

Portées par une voix qui gueule à travers les murs jusqu’à les faire tomber, les trois parties du recueil, « La ville l’hiver », « Les jardins de linge sale » et « Les belles vacances », rapportent les déplacements et les déconstructions d’un « je » et d’un « tu » au cœur d’une géographie variable.

Ce qui m’a frappée dans les textes de Laurence Gagné, ce sont les images parfois déroutantes qui amalgament les corps et les espaces brisés :

tu te rappelles que les maisons abandonnent

celles qui restent

quand l’amour qui me crie croit pouvoir

crisser son camp

se cacher

dans les pièces ikea

ou ma mère sourit m’achète mon premier lit

qui craque que je brise plus tard

d’avoir emménagé trop vite

dans ta poitrine

Laurence Gagné
La poétesse joue habilement avec une oralité pleine de craquements et de cassures. Elle réussit à créer une danse étourdissante, dans ses vers parfois surréalistes où les personnages ne savent plus s’ils doivent partir ou bien rester, apprendre ou désapprendre, se rappeler ou oublier. Une écriture empreinte d’urgence, qui déménage un premier juillet sans nettoyer derrière, en laissant – au bonheur du lecteur – son linge sale derrière elle.

j’ai laissé

des affaires en attente

des poursuites de chars

sur la table

la lumière cherche

à s’attacher entre les troubles

me vide et m’oublie

Laurence Gagné

En somme, de belles découvertes au Lézard amoureux pour la rentrée!

Alex Thibodeau, Infantia, Le lézard amoureux, 2020.

Laurence Gagné, Les jardins de linge sale, Le lézard amoureux, 2020.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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