Suggestions littéraires 2020

Suggestions de lecture 2020 – partie 2

Vie nouvelle de Michaël Trahan

Vie nouvelle commence par le rêve d’un poète « venu dire adieu à la douleur ». Dès les premiers vers, on sent son affairement, le travail patient et exigeant de l’écriture, le désir de gratter le noir jusqu’à l’éclaircie.

« Je prépare le roman, la boîte à mourir,
le grand lit où les enfants s’étendent
pour défaire le nœud du ventre.

J’entre en vie nouvelle
comme si je n’existais pas.

J’ouvre l’histoire je joue la scène
dont on ne revient pas je fais la liste
des choses noires les yeux noirs la robe
noire le sang noir le chat noir la maison
noire l’arbre noir la mer noire le ciel
noir la lettre noire j’inverse le rêve
je ferme l’histoire je suis le crâne
muet d’après la peine.

Ma conversion est sans limites. »

Michaël Trahan

Je me suis laissé porter par ce livre, par son souffle vertigineux et ses listes où chaque mot tient la pose, sobrement, comme un modèle sur une photographie en noir et blanc, faisant face à l’idée de sa propre durée. S’y développe, image après image, un album ouvert sur l’avenir et la vie nouvelle. Un portrait de famille bordé par les phrases des autres (celles de Barthes, de Duras, d’Ernaux, entre autres), qui sont comme des vagues qui « se retire[nt] et revien[nen]t comme une respiration – une chose étrangère mais trop intime ».

Une lecture pleine de beauté et de vertige, là où la « douleur est un muscle aussi cassant qu’une lettre d’amour. »

D’autres mondes (collectif)

Ce recueil rassemble quinze autrices, quinze nouvelles qui sont autant de propositions originales sur ce qui peut nous faire horreur et nous empêcher de dormir la nuit: avenir apocalyptique, applications technologiques qui prennent le contrôle de nos vies, dérapage scientifique, catastrophe environnementale, mouvement politique discriminateur, sorcières et monstres imaginaires ou bien réels, et plus encore!

Il y en a vraiment pour tous les goûts! La variété des styles d’écriture s’abreuve à diverses sources cauchemardesques : pendant que certaines se « raconte(ent) leurs bêtes » (Amélie Panneton), d’autres tentent de résister ou d’assouvir leurs pulsions. Des nouvelles d’anticipation aux fragments poétiques dégageant une ambiance mortifère, toutes les formes semblent se prêter à l’exploration des peurs profondes et de nos enfers personnels.

« Je développe des obsessions. J’ai peur des ouvertures. Des portes qu’on ne barre pas, des feux qu’on oublie d’éteindre. Je pense à des fenêtres rompues, à des trappes offertes où l’on peut glisser. Imagine les circonstances d’une chute. Les muscles repliés, les chevilles sans force et la tête, surtout, la tête éclatée en carton de jus vide. Les os minces du crâne qui se fendent, son eau pâle renversée. Je sursaute d’anticipation. Je me regarde morte, déjà prête. »
Laurence Veilleux, « Du visage »
La majorité des textes tournent autour de traumas physiques et psychologiques. On y parle de la peau, cette peau parfois trop étroite, trop différente des autres. On y parle du visage. Ce visage qu’on cache, ou celui qui nous sert de masque.
« J’ai encore peur de me réveiller sans visage, qu’il soit tombé et déposé sur l’oreiller comme un masque creux. Mon organisme a toujours rejeté les corps étrangers, les piercings que je me suis obstinée à avoir et que ma peau a crachés, un à un, larmes de métal que je retrouvais entre les draps et qui ont laissé des cicatrices – une bille de chair au nez qui n’a jamais guéri et que je tâte encore à l’intérieur de ma narine, alors qu’à la surface tout est lisse. Je ne sais pas ce qu’il reste sous la peau, s’ils ont tout gratté, j’imagine un réseau de veines et de nœuds comme le bois sous l’écorce. »
Kiev Renaud, « Portrait-robot »

On y parle aussi de corps, d’organismes devant muter, se transfomer pour survivre, pour correspondre aux normes en vigueur. Leur faculté d’adaptation est parfois horrifiante, s’habituant à tout « même à l’insoutenable ».

Pour ceux et celles qui aiment les nouvelles d’horreur, qui ont envie de découvrir des voix qui réinventent ce genre, D’autres mondes est pour vous!

Avec des textes de : Violaine Charest-Sigouin, Marianne Dansereau, Jeanne Dompierre, Karoline Georges, Ève Lemieux, Andrée A. Michaud, Amélie Panneton, Lily Pinsonneault, Kiev Renaud, Sylvianne Rivest-Beauséjour, Rosalie Roy-Boucher, Chloé Savoie-Bernard, Élise Turcotte, Chloé Varin et Laurence Veilleux.

Maquillée de Daphné B.

Déployant une palette de teintes chaudes et d’émotions vives, l’essai de Daphé B. m’a définitivement marquée cette année. Maquillée m’a permis de réfléchir autrement sur le monde des cosmétiques, de l’influence des médias sociaux et du rapport à soi-même. Il m’a amené à m’interroger sur mon propre besoin de m’inscrire dans les couleurs, de maquiller ma présence. Sur la facilité que j’ai à me laisser hypnotiser par les images retouchées et photoshopées de notre monde.

J’ai aimé comment l’autrice nous amène son sujet, tout en brillance, en recourant à la fois à la poésie, aux réflexions sociologiques, philosophiques et littéraires, ainsi qu’aux icônes populaires qui éclairent tour à tour les différentes facettes des produits cosmétiques. En nous dévoilant sa propre relation au paraître, elle démystifie aussi les coulisses de la fameuse « pic de chick », nous permettant de voir ce qui se cache sous les couches de paillettes en apparence superficielles.

« Chaque matin, je fais de mon temps un royaume, un refuge de pinceaux, de poush-poush, de petits pots qui sentent bon, un espace sacré où je me sens comme un oiseau bleu qui vient d’apprendre à voler. Je lime, je peigne et je polis ce que je sais d’humain et de fragile en moi. J’aime mon corps, ce corps de femme de trente ans, ce corps qu’on a frappé et étranglé lorsqu’il était enfant. Je les arrache à ma mémoire, ces coups, et je leur offre des couleurs. À ces mots qui résonnent encore dans ma tête, ces salopes, ces petites putes, ces enfants de chienne bien enfouis, je dis : non. Je me reprends d’entre les mains des injures qui m’ont tuée. Qu’il se tienne droit, ce corps. Qu’il se trouve beau. Qu’il dilapide son temps, simplement pour avoir l’air d’un oiseau. Car quand je me donne le temps, je me donne aussi la vie. »
Daphné B.

À la fois marchandise et rituel, outil de camouflage comme de révélation, le maquillage devient partie prenante d’un langage corporel pour documenter le quotidien de l’autrice, une façon de se réécrire et de reprendre en main son image. Maquillée est une histoire de vulnérabilité et de désir, de blessure et de transformation, de poudre chatoyante aussi belle que violente.

*

Michaël Trahan, Vie nouvelle, Le Quartanier, 2020. 

D'autres mondes, 15 autrices, 15 nouvelles d'horreur, Québec Amérique, 2020.

Daphné B., Maquillée, Marchand de feuilles, 2020. 

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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