Eaux troubles et autres embruns de Camille Deslauriers

Eaux troubles et autres embruns de Camille Deslauriers

L’abécédaire entre deux eaux

D’abord publiées en 2011, les nouvelles d’Eaux troubles, auxquelles viennent s’ajouter d’autres embruns, sont comme un jardin où l’on pourrait observer les pensées intimes des jeunes pousses en pleine croissance : fille-fleur qui se démarque par son parfum, fille-fruit qui cherche à se délester de sa pelure, garçon-plante carnivore qui s’acharne sur ses proies, filles-algues soudées et bien d’autres.

Loin d’être en phase avec ce qui leur arrive la plupart du temps, les personnages adolescents de Camille Deslauriers attendent un petit coup de pouce pour les aider à se développer.

Ils ont en commun leur grande sensibilité face au vocabulaire utilisé, essayant de mettre des mots sur les troubles qu’ils ressentent, ou tentant de taire leur secret.

« Il y a des mots qui puent. Certains sentent l’eau de Cologne ; d’autres, le parmesan ; il y en a même qui sentent le lait sûr les pommes pourries les couches trop pleines.
[…]
Il y a des mots qu’on refusera toujours d’écrire. »

Camille Deslauriers
Émois amoureux, intimidation, problèmes familiaux : chaque texte investit les possibles chocs et découvertes vécus durant cette période charnière de transformation, où chaque « jour d’école est un pétale qui tombe ».
« Le secret d’Émilie a la texture d’un bâton de céleri cru. Juste un peu trop dur, juste un peu trop vert. Qu’elle consent parfois à croquer entre les cours, question de faire taire cet estomac qui chante faux - sans risquer de prendre une once. Émilie rêve d’éplucher son corps comme un fruit. Enlever toutes ces couches de chair inutile qui recouvrent son âme, se peler jusqu’à la transparence, jusqu’au noyau d’elle-même. Ne garder que l’essence : la musique. »
Camille Deslauriers
On y retrouve tout ce qui fait le sel de l’écriture de la nouvellière : la finesse du style, le sens du détail et sa façon si singulière de nous faire pénétrer dans la vie onirique de ses personnages.
« Végéter. Moema a tout de suite adoré ce verbe. Elle en a vérifié le sens dans son dictionnaire. Et de là : végétal cellulose collodion, polymère thallophyte bactérie. Parasites. Subitement, toute la classe qui attrape des poux. Quand elle ouvre le dictionnaire, Moema y saute à pieds joints, telle une enfant dans une flaque d’eau boueuse, et elle éclabousse allègrement le réel. »
Camille Deslauriers

Un très beau livre qui passe par toute une gamme d’émotions et où les sens à vif se conjuguent tant au présent qu’au conditionnel.

Camille Deslauriers, Eaux troubles et autres embruns, L’instant même, 2021.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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