Abandons et La maison d'Ophélie de Carole David

Abandons suivi de La maison d’Ophélie, de Carole David

« car nous sommes très seuls dans notre lutte pour la survie »

J’aime entrer dans les poèmes de Carole David: ils sont comme de petites maisons avec des fenêtres qui donnent sur l’enfance, des cuisines où il faut cacher les couteaux, des chambres aux allures de ring de boxe.

Il n’y a qu’à ouvrir la porte pour s’abandonner au désordre dans le refuge des poèmes.

Les penderies de cette maison
sont des miroirs
dans lesquels une fois entré
Il est impossible de retrouver son chemin
à travers les dédales
et les reflets du verre et du strass
les visages portent de graves blessures
comme des bijoux
à l’arrière
dans la salle des miroirs sans tain
des scènes rejouent inlassablement
représentation idéale du passé
en noir et blanc
C’est ma vie, pense-t-elle
c’est mon unique vie
et cette maison me l’a arrachée

Carole David

À l’intérieur, c’est beau et poussiéreux à la fois, comme recouvert d’une patine spéciale, qui marque les lieux abandonnés, redorés par le souvenir. Plein d’objets coupants, de promesses non tenues, de fantômes, d’allumettes et de « feu qui ne vient pas ».

La réédition des recueils Abandons (1996) et La maison d’Ophélie (1998) nous donne l’occasion de redécouvrir l’autrice en train de faire ses premières armes, affutant sa voix pour livrer ses combats au quotidien. À ses côtés, des jeunes filles et des sœurs d’infortune luttent contre l’enfermement, des femmes « app[rennent] à écrire en captivité » entre deux tragédies domestiques.

C’est ainsi que j’ai passé
les plus belles années de ma vie
emmurée, cloîtrée
avec un habit de camouflage
en guise de robe de mariée

Carole David

Écrits il y a plus de vingt ans, les poèmes qui nous parlent de femmes prisonnières de leur « maison aux miroirs », résonnent encore puissamment aujourd’hui. Difficile en cette période de confinement de ne pas y lire aussi la détresse de ceux et de celles souffrant de l’isolement, qui sont peut-être encore plus reclus et seuls devant la violence ou la maladie. Confrontés à ce moment où « il n’y a rien d’autre à faire que de s’imaginer captifs pour toujours », en attendant que la ville réapparaisse.

L’écriture de Carole David, qui a remporté le prix Athanase-David pour l’ensemble de son œuvre cette année, conserve ici toute sa vivacité, sa violence et son pouvoir d’éblouissement, qui passent à travers le temps.

*

Carole David, Abandons suivi de La maison d’Ophélie, Les Herbes rouges, 2020.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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