Nature morte au couteau d’Anne-Marie Desmeules

Nature morte au couteau d’Anne-Marie Desmeules

Génération désenchantée

Et si le monde tel qu’on le connaît s’effondrait, que le compte à rebours arrivait à sa fin pour la planète, où il ne restait que ruines et violence?

Paru au Quartanier en 2020, le recueil Nature morte au couteau d’Anne-Marie Desmeules investit un territoire hostile où les luttes et les règles de survie du monde sauvage redeviennent nécessaires. La poétesse y imagine un futur postapocalyptique en le découpant « à pointe de canif », traversée après traversée. Sans repères, l’humain revenu à une sorte d’âge de pierre doit y faire le deuil du confort quotidien, des toutes petites choses qui semblent si simples lorsqu’on les tient pour acquises :

« Rappelle-toi l’éclatement des hémérocalles, les chardons en fleurs, le bleu de la centaurée. Le museau du bébé chat, le goût du café, la faim comme présage d’un nouveau repas. La paix de s’asseoir. Rappelle-toi les gloires du matin sur les bardeaux lessivés, le plongeon des chardonnerets. Les projets de voyages, les enfants repus. Rappelle-toi les objets à leur place dans la maison. La chaleur de ton lit. Le regard au lever de celui que tu aimes. Les trajets familiers, les caresses, l’empathie. Rappelle-toi donner. Rappelle-toi rire. »
Anne-Marie Desmeules
Comme les personnages esquissés dans ce livre, j’ai avancé dans cette forêt où le poème s’ensauvage, m’enfonçant toujours plus loin sur ces terres inconnues. J’ai vraiment été happée par cette poésie d’anticipation qui ne craint pas d’imaginer le pire.
« La nuit nous encercle d’obus sifflants, de destroyers en rase-mottes. Nos rêves s’achèvent, au terme d’une très longue route, sur une porte condamnée. L’ordre dévaste le jardin des mères, les cadettes coupent leurs cheveux. Les tueurs ont gagné les hauts plateaux. Il n’y aura bientôt plus personne pour laver les pieds de ceux qui tombent. Qu’une foule sans yeux, un marécage goudronneux, biliaire. Carcasses de métal, racines arrachées, chairs pourpres et noires. […] Le monde pulse du calme sauvage d’un abdomen défoncé. »
Anne-Marie Desmeules
Alternant entre des fragments poétiques et des textes plus prosaïques, la forme de l’écriture se fait et se défait pour capter les cris étouffés et les leçons silencieuses de la nature. Comme ces « chants de la sorcière » éclaboussés de sang, qui laissent malgré tout filtrer la lumière :
« Les levers de soleil, cet angle jaune de la lumière d’été après une semaine de pluie battante, ces moments-là ne reviennent jamais. Je parle des rêves et de l’amour. Il faut être présente aux rêves et à l’amour, ne pas attendre de se prendre une poutre en plein visage pour se transfigurer. »
Anne-Marie Desmeules

Les mondes dystopiques frappés par les désastres écologiques ou la folie des hommes sont plus souvent explorés dans les récits de science-fiction. En entraînant cet imaginaire du côté de la poésie, Desmeules va plus loin que la simple représentation d’un monde déchu ; ses poèmes deviennent la trousse d’urgence où l’on conserve et rationne le beau pour la laideur possible des jours futurs.

Nature morte au couteau est un livre qui laisse décidément une trace, comme une lame dans l’écorce gravant les initiales d’un avenir incertain.

Une très belle découverte!

*

Anne-Marie Desmeules, Nature morte au couteau, Le Quartanier, 2020.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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