Pendant que Perceval tombait de Tania Langlais

Pendant que Perceval tombait de Tania Langlais

Les bêtes au cœur des vagues

D’emblée, je ne m’en cacherai pas, Douze bêtes aux chemises de l’homme (2000) de Tania Langlais est un de mes recueils fétiches et j’avais extrêmement hâte de retrouver la voix et les vers puissants de cette poétesse. C’est donc avec beaucoup de fébrilité que j’ai attendu mon exemplaire de Pendant que Perceval tombait, tout juste paru aux Herbes rouges.

Ce fut une lecture tout en remous, sous le sceau de la beauté et du tragique, de la fatalité des vagues ramenant sur la berge des histoires qui n’arrivent pas à se noyer définitivement.

La répétition des naufrages

La soie et les robes jaunes, sensuelles et vaporeuses des premiers poèmes de Tania Langlais font place à un manteau aux poches pleines de pierres, résolument plus sombre et plus lourd à porter. Ici, « écrire léger » ne convient résolument pas pour rendre cette histoire d’amour et de folie, cette journée de soleil brûlant les yeux.

Dès les premiers vers, le lecteur est averti :

« cette histoire n’ira pas bien / on meut à la fin / piétiné par un cheval »

C’est l’ombre de Virginia Woolf écrivant Les vagues (1937) et celle de son personnage Perceval qui sont mises à l’avant-scène. Les poèmes évoquent le suicide de la femme de lettres dans l’Ouse, sa maison de Rodmell, sa lettre d’adieu et la découverte de son corps, 3 semaines après, un 18 avril. S’y entremêle le sort de Perceval, mort en tombant de cheval, ce qui donne lieu à des vers d’une grande intensité.

Perceval c’est que des roches / aux poches de mon manteau / je ne suis pas folle / souvent je me noie / la journée sera bonne / et la rivière très douce
Tania Langlais

On tombe avec Virginia.

On tombe avec Perceval.

On tombe avec le poème.

En filigrane, il me semble qu’on entend aussi l’écho du Torrent d’Anne Hébert à l’occasion, des sabots fous du cheval Perceval, piétinant une femme à mort. Du moins, cette réminiscence subjective s’inscrit bien dans cet univers de « bête[s] difficile[s]» et de personnages qui « tomb[ent] comme la nuit ».

Ce qu’on cherche dans les livres comme dans les vagues

Découpé en 4 parties, comme autant de vagues, le recueil de Tania Langlais nous submerge par son rythme fluide et musical, par ses mots qui savent « descendre en eaux froides » et nous atteindre en plein cœur.
le cœur est sans doute / une histoire / au plus un bruit /certains diront: murmure / quelque chose a parlé tout bas / de recommencer les vagues
Tania Langlais
Empreinte de cette « lenteur inconsolable » flottant dans le recueil, je me suis laissé bercer par ses vers courts et ses répétitions, qui reviennent en litanie nous faire entendre leur plainte. La forme, qui nous évoque une série de chutes et de noyades, ne cesse de nous ramener à ce qui se cache au fond des choses, à la vie derrière l’écriture, au drame de pouvoir dire mieux le cri des mouettes que le sien retenu. Pour ma part, j’ai lu Pendant que Perceval tombait comme une suite de poèmes en quête de ses fantômes, une sorte d’élégie revisitant les figures littéraires marquantes qui continuent de nous entrainer dans leur courant glacé.
je t’ai cherché dans tous les livres / la tête sous l’eau / robe blanche sur le blanc / des fins du monde / dans le matin / soudain paisible / une couverture
Tania Langlais

Une lecture qui m’a donné le goût de retrouver moi aussi mes propres noyés, d’écrire « vidée de mes fantômes » et de me libérer des pierres dans mes poches.

Tania Langlais, Pendant que Perceval tombait, Montréal, Les Herbes rouges, 2020.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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