Lecture de Chérie et Cruelles

Chérie et Cruelles

Faire sortir le(la) méchant(e)

Récemment, les éditions Tête première ont fait paraître le roman Chérie de Cynthia Massé et le collectif Cruelles, dirigé par Fanie Demeule et Krystel Bertrand. Dans le premier, l’autrice raconte l’obsession d’une femme cherchant à correspondre à l’image d’une autre, jusqu’à se détruire. Dans le deuxième, 10 auteurs et autrices mettent en scène des figures féminines de cruauté dans des nouvelles empruntant différents registres et styles d’écriture.

Chérie ou la « fille d’après »

Chérie, c’est une fille qui parle d’amour toute seule.

On y suit une histoire de cœur plutôt toxique et obsessive, découpée en une centaine de courts fragments, à l’image de tableaux Pinterest où la narratrice accroche un par un ses souvenirs, de la première rencontre à l’effritement de sa relation.

« On dit que quand on meurt, notre vie défile devant nos yeux. Mais je vois celle de quelqu’un d’autre. » Cette phrase liminaire donne le ton au premier roman de Cynthia Massé, qui revisite les déceptions quotidiennes d’une relation sans issue avec un homme distant et inaccessible, dont les pensées sont « verrouillé[es] comme son cellulaire ». S’y entremêlent aussi la fascination malsaine de la narratrice pour la femme suicidée de son amant, et ses rêves d’écriture et de célébrité.

Tout au long du roman, le personnage de Cynthia plonge de plus en plus profondément dans ses fantasmes autodestructeurs : stalkant l’homme de ses rêves, fouillant sa vie privée, sa maison et ses messages personnels, essayant coûte que coûte de prendre sa place auprès de celui qui se refuse à la laisser entrer véritablement dans sa vie. Cynthia se considère ainsi comme une « mauvaise doublure », une simple remplaçante de la femme disparue. Et elle se torture de plus en plus, physiquement et psychologiquement, afin de surpasser sa rivale d’outre-tombe. Elle essaie son parfum et ses sous-vêtements, cherche à maigrir, à se teindre les cheveux. Elle s’embarque dans plus d’un rituel destructeur pour ressembler au fantôme qui hante son couple.

La douleur de la narratrice est partout, emplissant chaque phrase : « Et si tu veux me voir souffrir, je serai là, dans ton lit, à ta disposition », « Malmène-moi de façon poétique, s’il te plaît », « Tu me coupes en deux et me laisses mourir de l’autre côté de l’entrée ». Comme lectrice, l’envie de la raisonner gentiment, de la consoler et l’aider à passer à autre chose, m’est souvent venue. Seule l’écriture semble empêcher la jeune femme de courir à sa ruine, lui offrant peut-être une sortie de secours, une échappatoire, une façon de faire revivre quelque chose comme la trace de cette histoire :

« Il reste le texte que je relis de temps en temps pour me rassurer, pour me convaincre que mes sentiments sont réels, que je suis réelle. »

« Jamais je n’effacerai les traces de nous […]. »

Cynthia Massé

Des belles et des plus cruelles

« Elle n’est pas la seule à voir du sang dans tête. » (Camille Deslauriers)

Le collectif Cruelles rassemble 10 nouvelles, 10 auteurs et autrices ayant reçu la même contrainte d’écriture : celle d’explorer la violence au féminin. Pour Fanie Demeule, codirectrice du projet, « [r]éhabiliter la cruauté des femmes à travers les récits, c’est témoigner de leur humanité. C’est leur redonner leurs sentiments, leurs vécus, leurs identités. Parce que les femmes sont elles aussi parfois amorales, dangereuses, enragées, non fiables, imprévisibles et menaçantes. Elles aussi savent écraser les chenilles au printemps. »

Le volume nous propose ainsi divers portraits de femmes vengeresses, maléfiques ou ayant la méchanceté dans le sang, prenant les armes pour mieux briser l’image stéréotypée d’une féminité sans épines.

Le recueil s’ouvre sur des images plutôt gores dans « Cache-cache », une nouvelle de Marie-Pier Lafontaine, où deux jeunes filles entrainent leurs parents dans un jeu mortel. De son côté, dans « Dawessou », Anya Nousri fait entendre la voix d’une femme révoltée contre la tradition imposée, occupée à se faire violence elle-même afin de se venger de l’emprise de sa mère :

 « Ce trou que tu veux contrôler, je vais sans cesse le déconstruire. Le brutaliser. Par double pénétration s’il le faut. Tu me forceras à la recoudre et je passerai au fisting rien que pour te voir full of shame. Gang bang pour remplir le vide. »
Anya Nousri

La narratrice y dénonce la malédiction et la peur transmises de mère en fille et la lourde menace du crime d’honneur pesant sur elles. Le thème de la maternité est aussi exploré différemment dans « Amère » de Lysandre Saint-Jean, qui commence en affirmant directement : « J’haïs les femmes enceintes. » Cette dernière explore la colère qui monte chez une femme sans enfant qui n’en peut plus des discours uniformes sur l’expérience de l’enfantement comme unique source de validation de la femme.

Magnifiquement écrite, la nouvelle « L’enfant sur le linoléum » de Camille Deslauriers nous entraine sur des plages inquiétantes où une adolescente en fugue, avec son « minimusée de l’horreur dans son sac à dos », tente d’échapper à des pulsions d’une rare violence. On y retrouve un onirisme débridé, aquatique et troublant :

« Jessica imagine. La berge devenue théâtre d’une hécatombe, soudain interdite au public, enrubannée de jaune et de noir. Partout, des techniciens gantés de blanc qui cherchent des indices, asphyxient sous leurs masques, retiennent des haut-le-cœur devant le massacre : des mères en rangées comme des bélugas échoués sur la grève, ventres ouverts. Un rituel, un sacrifice, des césariennes en série, des projectiles en rafales, des cris, des pétarades et du sang. Beaucoup de sang. »
Camille Deslauriers

« Sylvie », d’Olivier Sylvestre, est le discours de plus en plus désabusé d’une intervenante sociale qui nous confie ses grandes déceptions de la relation d’aide, confrontée à la déchéance et aux rechutes, tandis qu’Hélène Laforest dépeint « Les horreurs ordinaires » de Sarah et de sa nouvelle amie Karelle, qui s’intéresse peut-être de trop près à ses cauchemars. À leur suite, les textes de Raphaëlle B. Adam, « Sarracenia Purpurea », de Marie-Jeanne Bérard, « La nuit des mimosas » et de François Lévesque, « La Dame blanche », nous font glisser encore davantage dans le fantastique et le genre noir, avec des personnages féminins exposant leur « monstruosité ». Et, pour fermer le bal, une nouvelle de Patrick Senécal qui finit « Dans le sang », avec une famille originale se lançant des défis de cruauté.

À mettre sur votre liste de lecture!

*

Chérie, Cynthia Massé, Tête première, 2020.

Cruelles, sous la dir. de Fanie Demeule et Kristel Bertrand, Tête première, 2020. (Avec des nouvelles de : Raphaëlle B. Adam, Marie-Jeanne Bérard, Camille Deslauriers, Marie-Pier Lafontaine, Hélène Laforest, François Lévesque. Anya Nousri, Patrick Senécal, Olivier Sylvestre et Lysandre Saint-Jean.)

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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