Trou l'immortelle de Camille Thibodeau

Découvertes aux éditions La Mèche

Trou l’immortelle de Camille Thibodeau

« [M]ais quel est ce langage qui n’a aucun sens en-dehors de sa violence? »


Dans le premier roman de Camille Thibodeau, Trou l’immortelle, on tombe sur une foule de personnages qui nagent à contre-courant des protagonistes réalistes traditionnels.

Au village Candeur, le bogue de l’an 2000 et l’exode rural frappent la populace tandis que Nancy Narcisse donne naissance à un bébé à face de poisson qu’elle appellera Trinité Horth, en l’honneur du « père [que sa fille] aura jamais, du fils [qu’elle aura] jamais et du Saint-Esprit qui crée de tels visages ». On la surnommera plus tard Truite Morte, puis Trou.

« Rebaptisée Trou, ainsi soit-elle : sans fond, fille geyser capable de tout prendre, tout recracher. Ses lèvres de poisson sont sa marque de commerce : elles éveillent, dans la cavité ventrale, un désir d’inondation. »
Camille Thibodeau

Trou pour orifice. Trou pour béance. Trou pour trou noir.

Cette dernière grandit au cœur d’un néant, erre sans véritable but parmi des usines fermées et des chantiers de « destruction », se prostitue et survit à de multiples attentats contre sa vie. Mais elle n’est pas noyable.

« Trou ressuscite à l’extrémité rocheuse de la marina, sous un tas d’algues rouges, la peau incrustée de sable, déchirée par les coquillages et infectée par les végétaux échoués. Elle jure avoir fini de se faire noyer, car cette mort n’était pas comme les autres, l’eau du Grill n’est pas comme les autres : si dense qu’elle embrase l’intérieur du corps, alors on y souffre, et c’est pourquoi elle est composée de larmes très salées. 
Et il y a ces voix qui font encore écho.
Partons partons partons. »

Camille Thibodeau

Trou partira vers le large. Un peu comme une version maritime du Petit Prince et de sa rose, la poissonne voyage avec son étoile de mer et finit par s’échouer sur une île minuscule, où suivront encore plus de réflexions et de questionnements déroutants sur les crustacés, les monstres, les morts et les épaves.

Par moment, l’écriture vraiment singulière m’a fait penser à ce que donnerait un conte de Ferron repris par Ghislain Taschereau avec une bonne dose de Boris Vian. Ici, on ne meurt pas d’un nénuphar dans les poumons. Mais on peut revenir hanter son lieu de naissance sous la forme d’une truite géante qui se venge de ceux qui lui ont si souvent fait la peau.

Hautement surréaliste, cette fable disjonctée et farfelue s’échappe de son aquarium pour surprendre comme un salmonidé qui saute hors de l’eau, avec le reflet déformé de notre monde luisant sur ses écailles.

Y avait-il des limites si oui je les ai franchies mais c’était par amour ok par Michelle Lapierre-Dallaire

Y avait-il des limites de Michelle Lapierre-Dallaire

La narratrice du livre Y avait-il des limites si oui je les ai franchies mais c’était par amour ok a le don de « tolérer l’intolérable ». Viol, abandon, drogue, trouble alimentaire, tentative de suicide. Sa vie semble être une longue suite de cauchemars, de carambolages et de catastrophes.

L’autofiction de Michelle Lapierre-Dallaire raconte l’histoire d’une femme sans limite, « sans peau », qui se sent paradoxalement à la fois très voyante et transparente devant les autres. Devant son corps accumulant les cicatrices et les abus, son corps troué qui ne sait plus comment répartir la douleur  et qui essaie de disparaitre, il ne reste qu’à le raconter sans filtre.

« Les mots sortent de moi en geysers, impossibles à endiguer. Je fais rire le monde avec mes histoires de fille fuckée, de bordels, de père en prison. J’oscille entre le grotesque et la beauté. Entre six mois d’hospitalisation en psychiatrie et une liberté déconcertante. »
Michelle Lapierre-Dallaire

Question de digérer la violence racontée et la charge émotionnelle, j’ai d’abord pensé lire par petits morceaux cette histoire qui hurle et qui a envie de se coucher nue sur l’autoroute.

Mais c’est tellement bien écrit que j’ai eu du mal à redéposer le livre. Les mots fessent et traversent le corps. Empreints de douce folie et du vraiment moins doux. Chaque phrase vibre, explose, hante, se dénude en chantant fort.

«  Je glisserais ma peau sur les contours sales d’un gros nid de poule en chantant, même si je chante mal. Les plus belles affaires sont faites avec le cœur qu’y disent, alors je chante avec mon cœur. Mes cris finiront par se distiller jusqu’au ciel. »

Michelle Lapierre-Dallaire
Dans un mélange d’excès, de résilience et de remontée à la surface, la narratrice nous présente un récit dans lequel les épisodes les plus sombres sont accompagnés d’effervescents jeux de lumières, maniant avec brio, à la manière d’un éclairagiste, l’intensité des spots éclairant sa vie. De l’artifice à la petite lumière douce et tamisée, en passant par les black lights.
« Quand je sors de chez moi, je suis aveuglante comme le flash d’une caméra dans un party de Noël. Des lumières de char sur les hautes. Je suis fluorescente. C’est comme ça que le monde se fait avoir. Aveuglés, ils se collent à moi comme des papillons de nuit en pensant avoir trouvé la Lune. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte, bernés, que je suis juste une lampe de poche de dépanneur avec des piles à moitié vides. »
Michelle Lapierre-Dallaire

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

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