Frantumaglia - Elena Ferrante - La Griffonneuse

Frantumaglia, l’écriture et la vie d’Elena Ferrante

Une romancière italienne et sa création

L’écrivaine italienne Elena Ferrante, bien connue pour sa saga L’amie prodigieuse et ses romans précédents L’amour harcelant, Les jours de mon abandon et Poupée volée, explore dans son œuvre de grands thèmes féminins comme les relations mère-fille, l’amitié entre femmes, l’amour, la perte et le rejet. Autour de cette production se greffent également des réflexions accompagnant ses livres, qui ont été rassemblées dans l’ouvrage Frantumaglia. L’écriture et ma vie.

Contenant plusieurs lettres (certaine inachevées et jamais expédiées), extraits d’entrevues, passages inédits et textes divers, ce livre peut se lire à la fois comme un essai, un dialogue avec les lecteurs et les lectrices, ainsi qu’à la manière d’un roman, comme l’espère l’auteure. Cette dernière y réfléchit entre autres sur sa pratique, ses influences littéraires, les adaptations filmiques de ses écrits, la place du féminisme dans son écriture, sans oublier ce qui distingue sa posture : les raisons l’ayant motivée à utiliser un pseudonyme et à s’effacer de la scène publique pour conserver un espace privé de création, loin des médias.

Frantumaglia présente donc « l’histoire — s’étalant désormais sur vingt-cinq ans — d’une tentative : montrer que la fonction d’un auteur réside entièrement dans son écriture, qu’elle naît en elle, s’invente en elle et se conclut en elle. »

En finir avec le personnage de l’auteur

Au fil des années, beaucoup de critiques et d’admirateurs se sont interrogés sur le mystère entourant l’identité de l’écrivaine. Elena Ferrante s’est donc exprimée par écrit à de nombreuses reprises sur le sujet, insistant chaque fois sur l’insignifiance de cette donnée biographique qui n’est pas un critère pour appréhender la valeur littéraire d’une œuvre et qui pourrait, tout compte fait, lui être plus nuisible qu’autre chose :
« Je crois que les écrivains n’ont rien de décisif à ajouter à leur œuvre : je considère le texte comme un organisme autosuffisant, qui contient dans sa facture toutes les questions et toutes les réponses. Et puis les véritables livres ne sont écrits que pour être lus. En revanche, l’activisme promotionnel des auteurs tend à effacer de plus en plus les ouvrages et la nécessité de les lire. »
Elena Ferrante

Pour Elena Ferrante, le fait que le marché de l’édition ait tendance à transformer les auteurs en personnages publics captivants est un danger, une distraction qui nous éloigne du texte. Ayant évolué au cours de sa pratique, les motivations de son refus de promouvoir ses livres dans les médias proviennent tout autant d’un inconfort que d’un « désir d’intangibilité ». Elle l’explique aussi par son besoin de se détacher des mots et du livre pour s’en libérer, pour pouvoir créer librement et honnêtement. Elle revendique le droit des artistes de se séparer de leur œuvre afin de suivre un parcours différent de celui des marchandises. Son seul objectif : écrire un texte vrai, sincère et vivant.

La position anticonformiste d’Elena Ferrante mérite qu’on s’y arrête. Ici, on ne célèbre pas la mort de l’auteur, mais celle de sa suprématie : l’auteur existe bel et bien, mais on propose de limiter son champ d’intervention à l’intérieur du texte, de l’intégrer lui-même à la fiction. Son absence de la scène publique n’est pas pensée comme le rejet de ce qui a été écrit, mais comme la tentative d’offrir au texte une pleine autonomie. Autrement dit, en recourant à la pseudonymie, Ferrante cherche moins à protéger son anonymat qu’à protéger la vérité romanesque qui pourrait être bouleversée par l’intrusion accidentelle d’éléments biographiques non sollicités par le texte.

Ses réflexions permettent de relancer le débat sur la fonction de l’auteur et ses responsabilités en regard de la production littéraire. Aujourd’hui, dans une société promouvant la consommation et l’ego, imaginons que les auteurs se replient, se cachent tous derrière leurs écrans en désertant les lancements et les salons. Qu’arriverait-il au monde du livre ? Le public aurait-il l’impression d’être trahi ? Perdrait-on quelque chose d’essentiel en étant privé de l’identité du créateur ? Verrait-on plutôt émerger une nouvelle forme de lecture, qui ne serait pas formatée par le désir d’y trouver des correspondances avec la vie de l’artiste ?

Quant à l’auteure de Frantumaglia, elle demeure persuadée que les livres n’ont pas « besoin des auteurs, une fois qu’ils sont écrits. S’ils ont quelque chose à raconter, ils finiront tôt ou tard pour trouver des lecteurs. »

La frantumaglia et l’écriture des émotions

Elena Ferrante Frantumaglia

Se garder un jardin secret où elle peut créer en toute liberté, sans fard, sans artifice et sans masque, permettrait ainsi à l’écrivaine de s’investir totalement dans la recherche du ton et de la voix qui animera l’écriture.

Au centre de tous les livres d’Elena Ferrante se trouve le même désir de faire jaillir l’indicible, en s’attardant à ce qui est « [l]e plus difficile à raconter, […] ce que nous ne parvenons pas nous-mêmes à comprendre. » L’écrivaine s’applique ainsi à éclairer et creuser ces zones d’opacité, d’inconnu, à montrer le désordre intérieur, les pensées et les émotions contradictoires agitant l’esprit de ses héroïnes qui « racontent leur histoire du cœur d’un vertige». En proie à ce que Ferrante nomme la frantumaglia, les personnages féminins doivent surmonter cet égarement, cette impression de s’être perdues elles-mêmes, afin de se reconstruire. Pour la romancière, c’est cette expérience de déstructuration, du tourbillon de fragments hétérogènes et de souvenirs qui les forment qu’elle cherche à rendre avec sincérité en se rapprochant le plus possible du « choc de la matière à raconter ».

L’instabilité et la complexité de l’être humain se retrouvent ainsi directement au cœur de Frantumaglia. Un livre qui plaira surtout aux lecteurs de l’écrivaine italienne et à ceux et celles qui raffolent des correspondances d’auteurs et des essais sur la pratique romanesque.

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Elena Ferrante, Frantumaglia. L’écriture et ma vie, trad. de l’italien par Nathalie Bauer, Paris, Gallimard, 2018.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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