L'avenir de Catherine Leroux

L’avenir de Catherine Leroux

Faire germer l’espoir

Encore une fois, l’écriture de Catherine Leroux a réussi à me charmer en m’entraînant vers des territoires tout à fait inattendus.

Dans son dernier roman L’avenir paru chez Alto, l’écrivaine présente la communauté de Fort Détroit, une ville réinventée qui ressemble à la fois au Neverland des enfants perdus (J.M. Barrie) et « au pays des choses dernières » dans Le voyage d’Anna Blume de Paul Auster, où les personnages doivent survivre dans un monde qui disparaît doucement.

Après la mort de sa fille, Gloria s’installe dans cette ville en ruines « possédée par les coyotes et les soldats ». Dans l’espoir de retrouver ses petites-filles disparues le soir du drame, la nouvelle venue apprendra à connaître la faune et la flore de cette contrée reconnue pour ses objets perdus et ses incendies de maisons spontanés, autour desquels les habitants se rassemblent comme s’il s’agissait de grands spectacles.

Frappée par la violence, la pauvreté, le dépeuplement, les problèmes de drogues et de pollution, la ville est toutefois sur le point de connaître de grands changements pour renaître de ses cendres.

Les enfants sauvages de la Rouge

Une chose étrange ne manque pas d’alerter Gloria à son arrivée : « Le silence est immense, on dirait que le ciel entier se tait. Il manque des voix d’enfants, réalise-t-elle. Il y en a si peu. » La vieille femme finira par découvrir leur « nid de liberté au cœur du grand parc de la Rouge ».

Vivant à l’écart de la ville et des adultes, ces jeunes abandonnés à eux-mêmes se construisent des royaumes dans les arbres, jouent à se faire la guerre et miment des overdoses. Ils sont crasseux, mais à la fois si lumineux, si ingénieux. Leur langue réinvente les temps de verbe et les noms des végétaux, reconfigurant le monde qui essaie tant bien que mal de repousser sous leurs pieds. Redevenus semblables à des animaux sauvages qu’il faut réapprivoiser, ils rêvent à leurs futurs possibles :

Penser à la guerre, à la paix, à ce qui protège et menace à la fois ; s’imaginer ce que ce serait de s’envoler, de se réincarner, de ne pas avoir de sexe, de posséder un organe inédit entre les jambes, une figue, une chanterelle, une étoile ; penser à comment faire pour que cette vie dure toujours, pour ne jamais descendre des arbres, stopper l’avancée de la ville et réussir l’exploit de ne pas grandir […].
Catherine Leroux
Formant une tribu tissée serrée vivant au gré de leurs propres lois, les enfants sauvages se partagent leurs rêves, leurs peurs et leurs dons particuliers : certains voient les couleurs dans le noir, d’autres parlent le langage des insectes et des arbres, etc. Leroux réussit ainsi à ajouter une petite touche de fantastique au tragique de l’intrigue. Je pense ici, entre autres, au personnage de Bleach, une espèce de petite Fée Clochette qui déploie ses ailes pour survoler la dureté du territoire :
Les ailes font toujours un peu mal lorsqu’elles sortent, comme quand on s’endort croche, on dirait du métal rouillé qui se déplie. Bleach ne peut pas laisser les autres voir ses ailes, dans le Ravin, ils seraient jaloux, ils essaieraient de les prendre pour eux, même si tout le monde sait que les ailes d’une fée ne peuvent servir qu’à cette fée-là ; sur les épaules d’un autre, ça se fane.
Catherine Leroux

Quand le passé tend la main à l’avenir

Dans ce quatrième roman de Catherine Leroux, une des grandes rencontres importantes est celle des générations. Dans de magnifiques passages sur l’entraide et la survie, l’autrice met en scène les « retrouvailles » entre ceux qui veulent transmettre leur savoir et ceux qui sont prêts à le recevoir.

Jeunes et moins jeunes, tous y investissent du temps : le temps de mieux se connaître les uns les autres, le temps de restaurer les liens de confiance perdus, le temps de se remettre les mains dans la terre pour apprendre à faire pousser quelque chose de durable.

J’ai vraiment apprécié la manière dont l’écrivaine nous présente cette alliance qui prend doucement forme entre la sagesse des ainés (comme Salomon connaissant les secrets de la terre et de la culture) et la combativité des jeunes qui s’ingénient à protéger leur territoire. Ces scènes d’entraide collective, tout comme les magnifiques descriptions de jardinage et des plantations dans les serres, donnent lieu à des images poétiques d’une grande beauté, le terreau riche des mots permettant de faire renaître l’émerveillement face à l’avenir… et de faire repousser Détroit.

Catherine Leroux, L’avenir, Alto, 2020.

Marise Belletête
Écrivaine, dessinatrice, passionnée des mots

Autoportrait de La Griffonneuse

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